Pourquoi écrire un polar? Réponses des écrivains |marianne.net

« Bon qu’à ça », avait sobrement répondu Samuel Beckett lorsque, en 1985, Libération eut la bonne idée de poser à 400 écrivains cette simple et récurrente question : « Pourquoi écrivez-vous ? » A l’occasion de la 10e édition de Quais du polar, du 4 au 6 avril, à Lyon, Marianne a soumis cette même interrogation à une poignée d’auteurs illustrant la vivacité et la richesse actuelle de la littérature policière que quelques attardés s’obstinent encore à qualifier de « genre ».

Quel serait donc celui de James Ellroy, invité superstar des agapes lyonnaises et dont Rivages, son éditeur historique en France, vient de publier une étonnante novella, Extorsion (Marianne numéro 884) ? « De la métafiction historiographique postmoderne », dixit le Dog des lettres américaines, lequel est engagé dans un nouveau chantier géant, un second Quatuor de Los Angeles ayant pour cadre la Seconde Guerre mondiale. A Lyon, Ellroy est entouré d’écrivains venus des quatre coins de la planète, des compatriotes comme George Pelecanos (entre autres coscénariste de l’insurpassée série « The Wire »), des Britanniques et des Scandinaves, des Sud-Africains, un Israélien, des Latinos et un fort contingent de Français déjà confirmés ou prometteurs. Ceux qui aiment la littérature dans tous ses modes d’expression, du récit picaresque à la déconstruction narrative, y trouveront leur compte avec, en bonus, une sorte d’état des lieux sans frontières d’un monde en crise.

R. J. Ellory

J’écris du polar à cause des individus et des situations dans lesquelles ils se débattent. Comment ils les négocient. Comment ils réagissent. Le résultat de leurs choix. La littérature policière permet d’aborder tous les sujets, peut avoir un caractère historique, politique, traiter d’une conspiration ou n’être qu’une simple enquête sur un meurtre. En réalité, plus que le crime voire l’enquête en tant que tels, c’est ce que révèlent les stratégies que les gens ordinaires mettent en œuvre pour négocier avec des situations inhabituelles qui me passionne. Cela me fascine. Mon but, comme écrivain, est de permettre au lecteur de ressentir et comprendre ce qu’éprouvent ces personnages à différents niveaux de leur expérience. Voilà selon moi ce qui rend un livre unique.

Alfredo Noriega

Un écrivain construit un univers, parfois malgré lui. J’ai saisi cette opportunité le jour où un médecin légiste s’est faufilé dans mes écrits. Il déambulait, déboussolé par ce qui lui arrivait, furieux et impuissant. Je l’ai suivi, au début avec un peu de circonspection et d’étonnement. Ensuite, nous avons parcouru la ville d’où nous venons et nous nous sommes rendu compte qu’il fallait la raconter, sans une once de complaisance, puisque la vie, le destin ou tout simplement l’existence l’exigent.
Pour moi, cette écriture doit être sans concession, avec la société, la culture, la langue et, bien sûr, l’ego. Elle doit bousculer l’esprit, le cogner. J’y trouve une grande proximité avec la poésie, non pas tant dans la force de son abstraction mais dans l’efficacité de son propos, où l’image est juste, l’atmosphère et le ton, précis. Par ailleurs, tout roman est une répétition, encore plus un polar. La quête ou l’investigation est, pour ainsi dire, une pierre dans la chaussure, qu’il ne faut surtout pas enlever, mais savoir déplacer pour qu’elle finisse par faire un beau massage du pied…

Qiu Xiaolong

Lorsque je me suis attelé à mon premier roman à la fin des années 90, je n’avais pas l’intention d’écrire de la littérature policière, pas plus que je ne pensais m’installer aux Etats-Unis à la fin des années 80, mais juste un livre consacré à un intellectuel ordinaire, dans une Chine en pleine transition. Or, pour aborder toutes les questions relatives à la société chinoise d’aujourd’hui, comment trouver mieux qu’un flic qui s’y confronte à travers ses enquêtes ? Un flic qui a tout loisir d’interroger les gens et a accès à des informations éclairant le système du parti unique. Voilà la genèse du personnage de l’inspecteur Chen [héros de plusieurs livres de Qiu Xiaolong]. Il est un vecteur me permettant d’imaginer ce que j’aurais pu observer si j’étais resté en Chine. Rendre compte de l’opacité entourant des crimes et la corruption régnant dans ce pays, en raison d’un parti se plaçant au-dessus des lois et de la justice, constitue pour moi un travail rédempteur. Ainsi, en dépit des crises existentielles qu’il traverse sous le poids d’un régime autoritaire, mon inspecteur Chen a encore un long voyage à parcourir dans cette Chine contemporaine.

Tim Willocks

Pourquoi la littérature noire ? En vrac : catholicisme. Nonnes et jésuites. Cachot, feu et épée. Péché, culpabilité, peur, damnation et rédemption. Obsession. Compulsion. Le goût de bien plus d’aventures que le monde réel ne peut m’en offrir. La beauté des mots et des images. Le sang, la sueur et les larmes. Marcher dans la poussière derrière Sergio Leone et Sam Peckinpah, Ennio Morricone et Elmer Bernstein, Raymond Chandler et Dashiell Hammett, Alain Delon et Jean-Pierre Melville, William Blake et Albert Camus, Mickey Spillane et Jim Thompson, Sven Hassel et Stanley Kubrick, Balzac et Dickens, Verdi et Wagner, Lee Marvin et Lee Van Cleef, l’Homme sans nom [trilogie du western spaghetti de Leone] et les Sept Samouraïs. Pour échapper à l’insignifiance. Pour savoir si le noir peut éclairer la lumière et si l’amour peut triompher de la haine. Pour découvrir des choses que je ne connaissais pas et des choses que j’ignorais savoir. Pour explorer la cruauté, le pouvoir et l’avidité. Pour célébrer la folie et le courage. Pour la compagnie de mes personnages. Pour les moments d’extase qu’ils me procurent.

Romain Slocombe

A vrai dire, je ne me considère pas comme un auteur de policiers mais plutôt de romans noirs. Le hasard a fait que mes premiers romans sont parus à la « Série noire », car, à l’époque, son directeur, Patrick Raynal, m’y a accueilli. Lorsque j’écris de la littérature « blanche », en fait, c’est tout aussi noir. Son public est un peu différent dans la mesure où il inclut des gens qui ne lisent pas de polars, et il est potentiellement plus large. En fait, j’écris surtout les livres que j’aimerais lire moi-même. Je vis ces aventures par procuration et je ne sais pas précisément, lorsque je commence, de quelle manière elles se termineront (souvent mal). Etant un lecteur exigeant, j’essaye de me surprendre le plus souvent possible avec de vraies histoires et de conduire mes lecteurs dans des situations terrifiantes. Mes romans sont noirs parce que je pense que le monde actuel n’encourage pas spécialement à l’optimisme. Mais, de toute façon, depuis mon adolescence (Edgar Poe, Conan Doyle, Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Jean Ray…), j’ai toujours aimé la littérature noire.

Jérémie Guez

Je ne connais aucun type qui soit venu à l’écriture sans jamais avoir été lecteur. Pas forcément un grand lecteur, juste un type qui a pris deux trois claques et a décidé de rendre les coups plutôt que de continuer à en recevoir.
Alors j’ai essayé. Et ça fait mal. Concevoir les histoires, très bien. C’est la partie cool. C’est amusant, ça tient à peu près… Ouais, ça devrait passer. Un peu comme si tu prévoyais tes vacances en avance, on va faire ça, ça, ça, il va faire superbeau… Après, tu commences à écrire, à rédiger. Et là, ce sont tes vacances en vrai : il pleut, ta voiture tombe en panne, tu te fais braquer ton passeport dans la rue.
Quand je commence à écrire un roman, je comprends que je vais le rater, il y a un monde entre l’intention et la réalisation. C’est con, hein ? Alors pourquoi continuer ? J’en sais rien. Pourquoi pas, après tout ! Parce que, quand t’as le bouquin entre les mains, même si t’es pas content de ce qu’il y a à l’intérieur, t’es fier de l’avoir mené au bout. La meilleure manière de souffler ? Un transat sur une plage de sable fin ? Naaaaaaan… Tu recommences en te disant que, cette fois, c’est la bonne.

Victor del Arbol

Dans la tragédie classique, l’acteur arrivait sur scène avec deux masques pour interpréter différents personnages. Cette dualité (même être/différents masques), nos contradictions, quelques fois inévitables, sont l’argile dont je me sers pour modeler mes personnages. Le labyrinthe que chacun dissimule en soi m’a toujours intéressé, et le roman noir, mieux que n’importe quel autre genre, affronte sans crainte cette lutte entre ce que nous sommes et ce que nous souhaitons être.
Certains prétendent que les personnages des romans noirs sont des losers, je n’y crois pas, j’écris sur des battants. Des individus qui luttent farouchement contre la fatalité, contre les événements et refusent de plier. Des romans de survivants où la dignité et la quête d’une certaine forme de justice sont la planche de salut face au désespoir. Tu écris des romans où, finalement, le monde n’est pas comme nous voudrions qu’il soit, où le happy end n’existe pas, où la bonté est l’utopie à laquelle l’homme veut croire.
Le roman réaliste existe depuis longtemps. Aujourd’hui, c’est devenu le rôle du roman noir, un genre mixte où l’on trouve les meilleures prouesses narratives. Depuis le début du roman policier européen de la fin du XIXe et la fiction d’après-guerre, le monde a changé et le noir a évolué, délaissant l’image de sous-genre pour devenir une forme littéraire de grande qualité. Sans pour autant oublier son objet : explorer les trous noirs de la société à la recherche d’un peu d’une lumière. Un peu d’espérance, aussi contradictoire que cela puisse paraître. D’où sa vigueur, sa force et sa popularité. Aucun genre n’est autant arrimé au réel, complexe, polymorphe, certes, mais sans ambages ni demi-teintes. Peut-être que la bonté est une chimère, mais aux yeux des personnages de roman noir, cette utopie est conquise de haute lutte et en serrant les dents.

Stuart Neville

Dans les années 80, comme tout jeune adolescent qui lit par plaisir, je dévorais Stephen King, méprisé par l’establishment littéraire et considéré comme le colporteur d’un médiocre divertissement. Pour cette petite élite, il n’y a pire auteur de genre que celui qui, en plus, a du succès. Hélas pour eux, ils n’ont jamais compris cette formidable aptitude de King à s’adresser directement au cœur de ses lecteurs. Sous les apparences du fantastique, peu d’auteurs, quel que soit leur mode d’expression, ont aussi bien rendu, avec une telle clarté, les joies et les peines de l’adolescence. Pourtant, je ne suis pas devenu un auteur de fantastique ni d’horreur. La faute à James Ellroy, premier, et à ce jour toujours le meilleur, auteur de noir à m’avoir à ce point captivé. Parmi tous ces livres, American Tabloïd est mon roman préféré. Son style m’a probablement inspiré, notamment dans mes deux premiers livres, mais c’est avant tout la puissance de ses personnages qui a eu le plus grand impact sur mon travail d’écrivain. Ellroy ne les juge pas mais les laisse devenir ce qu’ils doivent être dans la réalité de leur univers. Je n’ai été publié qu’à partir de mon troisième roman écrit, (les Fantômes de Belfast), lequel fut aussi le premier à m’ancrer fermement dans le genre du thriller. En réalité, j’écris de la littérature policière parce que j’aime en lire, c’est aussi simple que cela…

Dror Mishani

Pourquoi ? D’abord, parce que j’aime en lire. Et parce que, plus que pour tout autre mode d’écriture, c’est une forme où l’on se raconte, tout en étant un autre.
Il y a d’autres raisons, bien sûr. Ce genre me permet d’imaginer toute une vie – c’est son aspect proustien – et d’accompagner mon détective jusqu’à la mort. J’ai aussi toujours pensé qu’il fallait écrire sur le travail, comme l’ont fait les auteurs du XIXe siècle ; or le genre policier est consacré à la description du travail. Enfin, j’écris des romans policiers car cela me permet d’observer et de dire la perte et la douleur. N’est-ce pas presque toujours cela, un (bon) roman policier : un masque de rationalité sur un visage torturé par la douleur et la peur ?

via L’œuvre au noir. Leauthier.

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