James Ellroy, le polar dans le sang – Livres – Télérama.fr

Provocateur, sulfureux… le maître du roman noir soigne sa réputation. Mais derrière le cirque Ellroy, la réalité est plus complexe. Ce soir, l’écrivain lira des extraits du dernier volet de sa trilogie, “Underwold USA”, lors d’une soirée “Télérama” qui lui est consacrée, au Théâtre du Rond Point, à Paris.

On imagine déjà le tintamarre. La cascade de superlatifs. « La bombe Ellroy », « L’événement de la rentrée », « Le cauchemar américain ». Le staccato de l’écriture singeant avec plus ou moins de bonheur le style du maître. « L’Amérique au ­hachoir », « L’histoire sanglante de l’Amérique ». Des titres au néon, bousculés par des hordes d’adjectifs : « saignant », « déjanté », « paranoïaque ». Et le « tempo d’enfer », le « flot névrotique » évidemment « gonflé aux hormones ». Et le « déluge obsessionnel ». Et la « ronde infernale » des politicards corrompus, des flics pourris, des syndi­calistes véreux, des parrains de la Mafia, des agents doubles ou triples du FBI ou de la CIA. Et le foutre, et le sang, et la testostérone. Roulez tambours, sonnez trompettes, le cirque Ellroy est de retour avec la publi­cation – il est vrai, très attendue – du troisième tome de sa trilogie consacrée à l’histoire de l’Amérique des années 60, celle du clan Kennedy, de Nixon et de l’enlisement vietnamien, côté crasse et coulisses, Underworld USA.

« Ce n’est pas l’image d’Ellroy que je préfère, confie, dans un demi-sourire, son éditeur français, François Guérif. L’homme est beaucoup plus complexe que ça. Et très conscient de ce qu’il fait. » « Ça », c’est la face publique du personnage, l’ordinaire bonimenteur, le numéro de clown ultra-rodé de celui qui ne manque jamais de se présenter ainsi à son public, qui, visiblement, en redemande : « Good evening, peepers, prowlers, pederasts, skanks, panty-sniffers and dips. » (« Bonsoir, voyeurs, rôdeurs, pédérastes, ordures, renifleurs de petites culottes et pickpockets. Mon nom est James ­Ellroy. ») Le regard bien droit derrière ses lunettes à la Harry Potter, la voix portée, façon aboiement.

L’animal – et bête de scène surdouée – est incontestablement exhibitionniste. Il a une revanche à prendre sur le monde et un goût ­démesuré de la provocation. Il sait ce qu’on attend de lui, mesure l’impact de son mètre quatre-vingt-dix, signe ses livres debout face à des files interminables, maîtrise à la perfection les règles de la pub et de la promo, et fait le job sans rechigner. Ses amis décrivent un homme très différent, sorti des flashs et des projecteurs. Ils insistent sur sa droi­ture, sa loyauté, sa fidélité. François Guérif apprécie à sa juste mesure que l’écrivain, devenu cé­lèbre dans le monde entier, n’ait jamais quitté sa maison d’édition, Rivages, malgré les sirènes son­nantes et trébuchantes de concurrents plus gros que lui. Tout juste remarque-t-on qu’il « ne ment jamais », comme le dit le cinéaste Claude Chabrol. Il balance la vérité de ce qu’il pense sans anesthésie. Et se fiche des conventions sociales comme de sa première chemise hawaïenne. Jean-Paul Gratias, son traducteur, se souvient encore de ce journaliste qu’il avait planté au bout de dix minutes d’interview. Et François Guérif des dîners offerts en son honneur qu’il n’hésite pas à quitter à 21 heures. « Si ça l’emmerde, il ne se force pas. »

“Je veux faire la contre-histoire souterraine
des Etats-Unis – détruire les mythes
mensongers établis pour leur
substituer ma propre mythologie.”

Il n’empêche. James Ellroy a une réputation sulfureuse, à l’image de ses livres, violents, torturés, saturés de crimes, de tueurs obsédés, de flics tordus, de filles dépravées. Et cette réputation, c’est lui qui se l’est faite, racontant en boucle la ren­contre de ses parents à Los Angeles – un ancien combattant de 14-18, beau gosse et beau parleur, et une ex-reine de beauté devenue infirmière –, leur mariage vite avorté, sa naissance en 1948. Et, dix ans plus tard, l’assassinat de sa mère, Jean, par un inconnu rencontré dans un bar et qui ne fut jamais retrouvé. « Une soiffarde et une pute », lui répétera son père jusqu’à sa disparition. James avait alors 17 ans, une fascination pour le crime, l’obsession du sexe et de la mort, cristallisée autour du viol et du meurtre de Betty Short, cette fameuse affaire du Dahlia noir qui passionnera l’Amérique d’après-guerre et lui inspirera un de ses livres les plus fameux. « J’exploitais la confluence Jean-Betty, un vrai filon médiatique, écrira-t-il en 2006 dans le Los Angeles Times. J’ai réduit l’histoire à des phrases à l’emporte-pièce, et je l’ai vendue ­comme une marchandise de gros. »

En 1996, quand la reconnaissance est mondialement installée et qu’il publie Ma part d’ombre, le récit (magnifique) de la redécouverte de sa mère, c’est encore cette histoire que raconte James Ellroy. En enquêtant sur le crime originel, en revenant à Los Angeles, théâtre de l’enfance, des cauchemars et de la plupart de ses livres, en rendant à sa mère sa dignité de femme, c’est sa propre renaissance qu’il accomplit. Il peut alors, affirme-t-il, après s’être éloigné de Los Angeles, abandonner aussi le roman noir pour se consacrer à la trilogie qu’il a commencée quelques mois plus tôt avec American Tabloïd. L’histoire de l’Amérique des années 60, dont le dernier tome paraît aujourd’hui. « Je veux faire la contre-histoire souterraine des Etats-Unis – détruire les mythes mensongers établis pour leur substituer ma propre mythologie. » Le « grand roman » qui le consacrera parmi les « meilleurs écrivains américains ».

On ne peut que saluer l’exploit de cet homme qui a su, seul, résister à son destin et se faire – avec quel talent ! – le principal exégète de sa propre histoire. Mais il est peut-être, à la lecture de son dernier roman, une autre version de celle-ci. L’histoire d’un long périple chao­tique de Los Angeles à Los Angeles. Celui d’un homme longtemps en fuite, capable aujourd’hui de revenir vivre dans « sa » ville, celle qui le fonde, le fascine et l’inspire. Après avoir vécu à New York, dans le Connecticut, à Kansas City, James Ellroy s’est à nouveau installé à L.A., dans un appartement plutôt mo­deste, proche du quartier coréen. Un appartement où il a écrit ce troisième volume de sa trilogie, nettement plus noir que les précédents – la formidable scène de braquage qui l’ouvre est typique du polar –, libéré de la contrainte d’être reconnu comme auteur de « roman his­torique », plus fluide aussi dans sa forme qui témoigne, à chaque page, d’une sorte de jubilation de l’écriture. Et quel sera le sujet des prochains livres que James Ellroy s’apprête à écrire ? Une trilogie noire sur Los Angeles de 1939 à 1947. Sa ville dans les années qui précèdent la mort du Dahlia noir…

James Ellroy revient à Los Angeles et au polar, il assume ses choix et ses goûts. Il n’a plus rien à prouver. Derrière le show médiatique, l’homme est apaisé. Il est un écrivain qui restera. Et ses textes ne sont rien d’autre que de la littérature. Tout simplement.

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